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L'abbé Bicheron
Texte: Gilbert SALEN - Illustrations: Yves DAUTIER

 
Durant toute son enfance, l'Abbé Bicheron fut ce que l'on appelle un enfant difficile. Il fit le désespoir de ses parents, de grands bourgeois Aixois qui avaient fait fortune dans le commerce des amandes.
Ces braves gens, très contents d'eux, et jouissant d'une énorme considération à travers toute la ville, ambitionnaient pour leur unique rejeton une grande destinée. Le Droit, le Barreau la Magistrature et même, pourquoi pas, la Haute Magistrature, leur paraissait quelque chose de tout à fait raisonnable et bien à leur portée.
Dans ce but, ils préparaient leur fils à de longues et coûteuses études. Et Bicheron junior fut tout heureux de se retrouver un jour dans le collège le plus huppé, le plus select de sa bonne ville d'Aix.
Pour ce collégien maigre filiforme, heureux n'est pas le mot. Non pas qu'il rechignait et boudait les études ; oh ! pas du tout ! Parce que, dans le fond, le jeune Bicheron était assez docile et aussi très doux et pas bête du tout. Seulement voilà : chaque homme porte son âme, et dans son âme à lui, quelque chose chantait et c'était merveilleux.
Un chant plein de collines, de montagnes de prés de ruisseaux, de soleil dans les arbres, de fleurs et d'herbe verte, d'animaux gambadants et de bergers sereins.
Son rêve à lui, ce collégien marchant dans les nuages : il voulait être berger.
Imaginez un peu le jour où de but en blanc il dit cela à son Père. Oh sacré nom de sort !... Ce fut un beau scandale, ce fut une avalanche, tout un déferlement, des mots qui explosaient comme de petites bombes honte, désespoir, vexation, folie et déshonneur.
Pauvre Bicheronnet, il fut abasourdi. Pourtant il savait bien que lui et sa petite musique ne vivaient pratiquement que deux mois dans l'année deux grands beaux mois d'été, pour les grandes vacances qu'il passait chaque année chez le cousin Armel, berger à Saint Cannat.
Armel et ses deux fils avaient un grand troupeau dans ce joli village à quinze kilomètres d'Aix, sur la route d'Avignon. Ce village souriant, avec son fils illustre, le Bailli de Suffren, s'étalait opulent dans une belle plaine, couverte d'herbe grasse. Le village en ce temps là, comptait ses vingt moutons par tête d'habitant. Aussi son Saint Patron d'Evêque, le Bienheureux Saint Cannat gardait en permanence la main droite levée à hauteur de sa mitre ; et l'on ne savait jamais trop si c'était dans le but de bénir ses ouailles, ou pour chasser les mouches qui courraient sur son nez.
Le petit Bicheron revenait chaque année la mine resplendissante, follement enchanté des merveilleuses vacances passées à Saint Cannat, il entrait au collège avec de belles joues roses et le teint basané.
Mais pauvre Bicheron ! Trois semaines de classes et adieu la gaité. Tout devenait morose ; ah ! comme il s'ennuyait. Et la petite musique là-dedans Grossissait, Grossissait. Un concert de sonnailles, des fouets qui claquaient, des chiens qui aboyaient, des bergers qui sifflaient puis jetaient dans le vent de longs cris modulés qui chassaient les nuages.
Alors, au fond de son beau Collège, Bicheron s'étiolait. Il faisait sans entrain ses précieuses études. Il ne savait plus rire, il perdait l'appétit, devenait blanc et pâle comme les murs de sa classe. C'était à ce point grave que le docteur de famille prononçait : anémie... Un bon changement d'air, voilà ce qu'il faudrait à ce jeune gaillard pour le remettre en selle.
Alors de grand matin, Madame Bicheron accompagnait son fils jusqu'à la diligence partant pour Saint Cannat.
Et là, à chaque fois, chez le cousin Armel, Bicheron renaissait. Le bon grand Saint Cannat répétait son miracle. Ca n'était-il pas lui, le Grand Ermite Cannat dans sa belle légende, qui avait vu un jour refleurir le bâton qu'il tenait à la main ?
Oh ! Ca ne trainait pas. Quinze jours, trois semaines, le jeune Bicheron rentrait dans sa famille, souillé, crotté, écorché, sale et déchiré, mais avec une mine ! ... un sourire ! Il sentait très mauvais, mais il était heureux et frais comme une rose.
Cela se répéta un certain nombre de fois. Jusqu'au jour où le Père Bicheron prit le taureau par les cornes.
"Dorénavant mon fils, ce sera l'internat. Les études avant tout, et rien que les études ; plus question de grand air, fini les escapades."
Madame Bicheron protesta mollement, mais son Seigneur et Maitre se montra intraitable:
"Ca lui fera les pieds ! "
Cette fois-ci, Bicheronnet, ne voyait plus le soleil. C'était le vrai tunnel. Alors pour ne pas mourir, un jour il s'échappe. Oh ! il n'alla pas loin, à quinze kilomètres, chez le cousin Armel.
Mais c'était beaucoup trop. La coupe débordait.
"Ah ! Tu ne veux rien apprendre. Ah ! tu ne veux rien savoir. On fait sa forte tête. Tu vas voir mon garçon... Le Petit Séminaire. Voilà ce qu'il te faut. Là on y apprend bien et on ne s'évade pas."
Pendant de longues années, Bicheron dû languir au Petit Séminaire. Lorsqu'il eut bien pâti, on le mit dans le Grand.
Triste et résigné, docile et très aimé par tous ses camarades, Bicheron grandissait comme un arbre sans soleil. Toujours accompagné de sa petite musique, Bicheron devint grand, grand, démesuré, maigre, dégingandé et blanc comme une asperge.
Tout le monde s'esclaffait en le voyant en soutane.
Le jour ou il fut ordonné, le Père Bicheron superbe et magnanime avait les yeux mouillés. Une émotion intense lui emplissait le coeur et mettait dans sa voix de curieux trémolos.
"Ah ! mon fils. Dieu est grand. Tu voulais être berger te voilà pasteur d'hommes. Tu es donc exaucé."
Heureusement pour lui Bicheron eut la chance qu'à la tête du diocèse, l'archevêque, qui était en ce temps là archevêque d'Aix, Arles et Embrun, était un homme lucide et fort bien informé sur tous les états d'âme de ses nouveaux abbechons. Connaissant ses ambitions pastorales, il plaça Bicheron là-haut, au bout du monde, dans une petite paroisse bien au-dessus d'Embrun.
Une jolie vallée qui s'était inspirée d'une carte postale, des montagnes de sapins et leurs bonnets de neige, un village pas plus gros que celui de la crêche ; deux douzaines de maisons serrant à l'étouffer un tout petit clocher posé sur une église haute comme un gerbier.
L'immense Bicheron fit un drôle d'effet à tous ces braves gens venus pour l'accueillir devant la petite eglise. De mémoire de gavots on n'avait jamais vu curé avec pareille dégaine. Long comme un jour sans pain, blanc comme un fromageon. Ici les gens avaient plutôt de belles joues rebondies aux pommettes vermeilles comme celles des enfants qui mangent trop de sucre.
Mais Bicheron rayonnait, heureux comme un oiseau échappé de sa cage. Enfin de grands espaces ! La petite musique maintenant explosait, devenait symphonie cascadait en échos au travers des montagnes.
Les affaires paroissiales dans ce pays perdu, qui donc s'en souciait ? La moitié d'un curé aurait largement suffit pour veiller au salut de cette poignée d'âmes. Par contre, pour les corps, quelques bras vigoureux n'étaient pas superflus. Et lui Bicheron, leur curé était là pourquoi faire ? Bien sûr pour les aider. Alors tantôt pour un, tantôt pour l'autre tous les jours il partait travailler.
Il apprit à faucher, puis à traire les vaches, les aider à vêler, à charger des charettes de foin qui ne risquaient pas de verser dans les chemins pentus.
Son meilleur professeur et son meilleur ami, c'était le Ferdinand, un berger solitaire avec qui il passait de grandes journées entiéres à garder les moutons. Jour après jour, Ferdinand l'initiait aux lois de la montagne. Pour soigner les moutons ? oh, là il savait déjà tout grâce au cousin Armel. Ferdinand lui apprit comment on fabriquait les fromages de chèvres en les faisant sécher sur des joncs frais coupés et des feuilles de chêne. Et puis en grand chasseur Ferdinand lui apprit tout l'art du braconnage. Enfin toutes les choses utiles, et qu'en bon montagnard un curé doit savoir.
Chaque jour un peu plus Bicheron exultait. Ah ! comme c'était beau. Ah ! comme c'était vrai. Pourquoi? Comment toutes ces choses vitales, primordiales, essentielles n'étaient pas enseignées dans tous les séminaires ? Comment est-il possible de dissocier l'âme de ce qui est la vie ? Bien sûr que c'était ça, bien sûr qu'elle était là la Grande Ecole du Bon Dieu.
Ah ! que de temps perdu, que de vie inutile que de paroles vaines. Avant que de prêcher il vaut bien mieux servir.
Aussi chaque Dimanche, tout le village se pressait dans la petite église pour entendre Bicheron, leur immense curé débordant de sa chaire, parler de leurs moutons, de leurs prés, de leurs vaches, puis du temps qu'il faisait, et du temps qu'il ferait, des ruisseaux, des chemins et puis de la montagne ; toutes ces choses que Dieu a jetées sur la terre pour que les pauvres hommes puissent y subsister.
Et les gens du village en restaient bouche bée. Ca ne court pas les rues un curé qui vous parle de Dieu en trouvant les mots justes, qui sache s'élever sans se lâcher des pieds. Et lorsqu'on l'appelait au chevet d'un mourant, Bicheron savait si bien parler du paradis ! Un vrai grand Paradis dont on rêve sur Terre, un endroit idyllique où l'âme ne serait pas trop dépaysée, un Eden couvert de prés et d'herbe toujours verte, plein d'anges souriants, y gardant leurs moutons. Bicheron en parlait avec des mots si vrais qu'on se croyait y être. Pour lui, parler du Paradis c'était chose facile. Il contait ses vacances chez le cousin Armel, en bas à Saint Cannat.
Sur Terre pour comprendre il faut d'abord que l'on aime. Et les gens du pays aimaient bien leur curé. Qui aurait pu s'en plaindre ? Absolument personne.
Peut être un tout petit peu Madame de Verfougère qui se trouvait parfois assez incommodée dans le confessionnal par une forte odeur de bergerie.
Les parents Bicheron pensèrent un beau jour qu'il faudrait que leur fils ait une gouvernante. Ils se mirent en quête et se donnèrent un mal fou, étant très pointilleux sur la moralité. Et puis enfin, tout de même, ils crurent avoir trouvé vraiment la perle rare. Et encore une fois toutes leurs bonnes intentions eurent pour résultat de faire bien mal les choses.
Le pauvre Bicheron, là-haut dans son village, vit un jour débarquer une bonne femme horrible. Un vrai caramantran, quelque chose de rèche, dur, fané, sec et cassant comme un amandier mort. Un faciès, un rictus, une sorte d' escamandre comme on en trouve parfois dans les contes de fées.
Les pauvres paroissiens, tous les gens du village comprirent tout de suite que pour eux ce jour-là, quelque chose changeait. Leur curé Bicheron, c'était l'ange folâtre tandis que sa gouvernante, oh ! misère des hommes ! C'était le Procureur du Jugement Dernier, le Grand Inquisiteur, l'Ange exterminateur qui brandissait le glaive de l'Archange Gabriel, pourfendeur de Démons. Le seul fait de croiser son regard et on se sentait coupable ; ne serait ce que d'avoir envie de l'étrangler. Avec elle, pêcheurs et incroyants sauraient à qui parler.

Elle obligeait Bicheron à bien se tenir à table, à lire son bréviaire, à s'essuyer les pieds, décidée qu'elle était sur l'ordre du vieux Père, à contraindre le pauvre homme à un vrai sacerdoce empreint de dianité. Et ceux qui émettaient malgré tout quelques doutes sur son autorité furent vite détrompés en trouvant un dimanche dans le bulletin paroissial cette phrase cinglante
" Dorénavant c'est tous les samedis que nous recevrons les confessions à partir de cinq heures."
La vallée nonchalante vit arriver septembre avec ses derniers foins et comme chaque année l'ouverture de la chasse.
Ferdinand savait un très beau lièvre, un lièvre magnifique, là-haut aux "Cent Clapiers." Avec Biclieron, ils avaient projeté que ce serait là-haut qu'ils feraient l'ouverture.
"Dis, tu vois mon curé, tu te places, là-bas, à la "Brèche du loup." Moi je monte derrière avec mes chiens et je t'assure qu'à neuf heures, ce lièvre, tu l'auras dans ton carnier."
Pour çà le Ferdinand il connait son affaire, et quand il dit, neuf heures, c'est qu'on peut y compter.
"La Grand'Messe du dimanche je la dis à dix heures ; bien le temps de descendre, calmement... oui ça devrait aller."
Bien sûr la gouvernante poussa des cris d'horreur en voyant Bicheron qui se levait avant l'aube pour s'en aller chasser.
"Prenez bien garde à vous, et surtout soyez à l'heure de la messe. Seigneur Dieu quelle époque et quelle moralité. Plus de respect pour rien, aucune dignité."
Bicheron arriva à la "Brèche du loup" bien avant soleil levé. Il s'assit à son poste pour reprendre son souffle et puis s'extasier. Oh ! Jésus, qu'elle est belle, qu'elles sont belles vos montagnes, de quoi guérir une âme rien qu'à les admirer.
En bas des hommes geignent, en bas des hommes cherchent, et ils sont malheureux parce qu'ils ne savent pas, parce qu'ils ne veulent pas contempler les merveilles dont ils sont entourés. Es ne voient dans ce monde que ce qu'il y a de laid. Combien sauveraient leur âme en se levant le matin pour grimper jusqu'ici uniquement pour voir le soleil se lever.
Bicheron aurait pu rester là, la journée toute entière. Un spectacle pareil, on ne s'en lasse pas. Parce qu'en plus ce jour-là, c'était jour d'ouverture, la montagne parlait, la montagne vivait.
Ce chien qui jappe en face, c'est le chien de Gravelle. Oui, vous savez Jésus, le vieux qui fait des planches. Et cet oiseau là-bas qui dévale à la pente par dessus les sapins c'est un coq de bruyère. Quelqu'un à dû le lever. Un coup de feu de temps à autre faisait voler en éclats le silence qui flottait dans l'air cassant des montagnes en ricochant trente fois de rochers en rochers.
Et puis juste en-dessous, le long des "Cent clapiers" les petites sonnailles qui allaient et venaient : les chiens de Ferdinand. Mais ils ne disaient rien, les chiens ne levaient pas. Et l'heure tournait. Ferdinand était sûr, fi avait dit neuf heures ; ça n'allait plus tarder les chiens allaient lever.
Et puis, pardi en bas, le clocher maintenant s'animait et sonnait le premier coup de la messe. C'était la gouvernante qui donnait de la corde. Quelque chose de copieux et d'assez enlevé pour qu'on puisse l'entendre même de la "Brèche du loup".
"Oh ! Jésus, oh ! Seigneur. Ecoutez moi donc ça ! On croirait quelle sonne la Grand Messe de Pâques." Et juste en même temps les chiens venaient de lever. Mais ce grand gueux de lièvre qui devait normalement monter droit à la brèche partait de l'autre côté.
Perché sur un rocher Ferdinand expliquait à grand renfort de gestes que le lièvre contournait le mont des "Cent Clapiers" et qu'il allait descendre droit sur la vieille jasse, puis remonter ensuite du côté opposé, par le vallon de "Peireboule". Ferdinand intimait à Bicheron à l'aide de grands gestes "Surtout ne bouge pas."
C'était bien évident. Mais cette promenade allait durer une heure. Devant pareil dilemme, il est aisé de comprendre que le pauvre Bicheron soit dans tous ses états.
La voix des chiens courants, maintenant s'éloignait, s'éloignait. Puis ce fut le silence pendant un grand moment. Et puis enfin loin, loin, tout au fond de l'immense vallon plein de parois rocheuses, au bout de "Peireboule", les voix qui revenaient. Ce n'était au début qu'un tout petit murmure, qui progressivement emplissait la montagne, répété en échos, minute après minute, grossissait, grossissait, grossissait. Bicheron pouvait imaainer l'arrivée du beau lièvre qui venait droit sur lui, obligé qu'il était de sauter à la brèche après avoir grimpé trois cents mètres d'éboulis.
Mais en bas, au village, cette fois-ci le cloclier franchement se mettait en colère. Une cloche intimajite, agressive, entètée qui sonnait, qui sonnait et sonnait.
Bicheron recevait ces ding dong, comme des coups sur la tête.
"Jésus Marie Joseph ! Pardonnez lui c'est une folle. Cette fois-ci elle nous sonne le tocsin !
Le pauvre Bicheron, le déchirement dans l'âme, se jeta corps et bien dans une dévalade à se casser le cou.
De mémoire de sapin, parole de vieille montagne, jamais au grand jamais on n'avait vu cela. Ce gigantesque chasseur, avec des pieds immenses qu'il jetait en canard; dans une main le fusil, dans l'autre une barrette, le carnier par derrière lui donnant une fessée,qui dévalait la pente, enjambant les buissons renversant les fougères, avec une frénésie!...
Comme si trente diables cherchaient à l'enfourcher.
Bicheron, hors d'haleine fit son entrée en trombe dans la petite église. Il fonça tête baissée jusqu'à la sacristie. La bonne gouvernante était verte de honte, et son regard jetait les éclairs de l'acier.
Le temps de jeter pèle-mêle fusil, carnier et cartouchière, d'enfiler une chasuble, d'empoigner le calice, Bicheron se présentait devant le Maitre-autel, encore tout essouflé ; le bref écroulement d'une génuflexion, et il commençait sa messe.
"In nomine Patris et Filli et Spiritus Sancti"
"Jésus pardonnez-moi si je suis en retard, mais c'est pas de ma faute. C'est la faute des chiens. Ils ont mis un temps fou à lever. Je ne sais pas encore bien ce qu'il a pu se passer. Quand je verrai Ferdinand, il saura me le dire. Mais ce matin les chiens n'arrivaient pas à lever. A mon avis, ce doit être que le lièvre avant d'aller au gite avait fait des crochets. Oh ! Vous savez Jésus, ils savent bien le faire surtout si c'est un vieux, ils deviennent coquins, ils reviennent sur leurs pas, quelques centaines de mètres, et hop ! ils font un grand bond par côté. Là, les chiens sont perdus, ils trouvent plus la piade. Mais Ferdinand connait ça lui, il s'en laisse pas conter. Alors il prend en laisse le Cacou, et lui fait faire la roue. Et quand le Cacou baisse le nez, c'est que la piade est bonne, alors Ferdinand lâche et là, c'est reparti. Mais çà, ça prend du temps."
Derrière lui, les gens dans l'assistance s'interrogeaient, inquiets, trouvant que ce premier chapitre était vraiment bizarre. Un raclement de gorge, fortement appuyé vint le rappeler à l'ordre.
Bicheron se retourna, jeta vers ses fidèles d'immenses mains, ouvertes comme des éventails.
"Per omnia saecula saeculorum"
"Amen" répondirent en choeur quelques voix dissonantes.
"Pardonnez-moi Jésus, je vous ennuie peut-être avec mon histoire. Mais ça vous change un peu, bien sûr. Deux mille ans qu'on vous rase à rabacher sans cesse les mêmes oremus".
"Alors voyez Jésus, lorsque ma gouvernante s'est mise à agiter la cloche comme une vieille folle, juste à ce moment là, le lièvre revenait. Il remontait vers moi à travers "Peireboule", et les trois chiens derrière qui poussaient, qui poussaient. Ah ! Jésus, vous ne pouvez pas savoir à quel point c'était beau, la voix de ces trois chiens. La montagne tremblait, elle vibrait toute entière de la terre jusqu'aux cieux. Alors voyez, tout d'abord en avant on entendait le Cacou avec sa belle voix grave comme une contrebasse, Voo , voou !... Et puis en même temps, un peu plus espacée, mais plus haute, plus claire, martelée claironnante, c'est la voix de Pipo qui lui de temps à autre vous fait le loup garou : Baou, baou ou ou !... Et puis alors derrière, la petite Tchitchette, avec son jappé fin comme une petite flûte. Elle fait : Gni, gni, gni !... Un an et demi qu'elle a. Mais vous vous rendez compte. Elle démarre bien. Oh la la !... Celle-là, l'an prochain, vous allez voir Jésus. Ca va être une flèche."
"Ah ! C'était quelque chose ce matin ces trois chiens là-haut à "Peireboule". Par moment on eut dit qu'il y avait trente chiens qui poursuivaient ce lièvre. Jésus cette musique ! C'était beau, voyez-vous c'était beau comme les grandes orgues dans notre cathédrale un jour de grande fête. Et à l'heure qu'il est le lièvre à dû passer. Un lièvre de huit livres à ce que dit Ferdinand."
"Il remontait vers moi. Une petite demi-heure, et oui une petite demi-heure, voilà ce qui m'a manqué, pour le voir arriver. De la "Brèche du Loup", j'aurais vu ce beau lièvre arriver au petit trot, grimper les éboulis, s'arrêter de temps à autre pour écouter les chiens en se dressant tout droit sur ses pattes de derrière, et en faisant tourner ses deux grandes oreilles un peu dans tous les sens. Un spectacle de Roi, Jésus ! Et je n'étais plus là. Et ce pauvre Ferdinand, mais qu'est ce qu'il doit dire, qu'est ce qu'il a dû penser. Jésus, voyez-vous, la Brèche d'habitude, c'est son poste. Il m'a fait mettre là, pour que je tue ce lièvre. Et je me suis enfui. Ca, c'est la pire insulte, oui c'est le pire affront que je pouvais lui faire, une chose pareille ! Il pardonnera pas. Ah ! pauvre Ferdinand, il me semble l'entendre. Je suis sûr, qu'à cette heure il doit vous blasphémer d'une façon horrible. Et puis il doit jurer par tous les Saints du Ciel. Pardonnez lui Jésus, pardonnez lui parce que c'est de ma faute. Mais oui, c'est de ma faute.
" Mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa"
Déjà l'élévation ! Cette fois-ci l'assistance n'y comprenait plus rien, parce que là, franchement, il était en avance.
Ferdinand pardonna. Bien sûr qu'il pardonna. Et quelques jours après, ensemble ils tirèrent le lièvre, et puis bien d'autres encore tout au long de l'hiver.
L'hiver, dans ces montagnes où le froid et la neige obligent bêtes et gens à vivre au ralenti.
Noël en ce temps-là, c'était la grande fête. La fête de l'amitié, la fête de l'indulgence, la fête du pardon et de la Générosité.
Bicheron chaque année, à l'approche des fêtes, se retrouvait comblé enseveli de cadeaux. Qui donc dans le village n'avait pas une petite dette envers ce grand curé qui se montrait si serviable tout au long de l'année ? Aussi chacun, comme il pouvait, apportait son présent. Des volailles, des fromages, des fruits secs, des tourtes, des gibasses. Et chaque fois, Bicheron en était tout confus. Et l'ami Ferdinand, pour ne pas être en reste offrit à Bicheron un bel agneau de lait.
Devant tous ces présents, Bicheron au grand coeur, pensait à tous ses pauvres. Ils n'étaient pas nombreux, dans ce petit village personne n'était riche, mais de vrais misérables, il n'y en avait pas, à part la vieille Rosinde qui n'avait pas d'enfant, et puis bien entendu les petits Tchicoulon. Cette grosse marmaille n'avait pour tout secours qu'une Mère malade et un Père qui, Grand Dieu, comment donc le nommer ? Quand les gens du pays venaient à parler de lui chaque fois des mots curieux leur tombaient de la bouche. Les gens disaient fulobre, chuche mous, songe feste, ce qui en bon français veut dire : abruti, bon à rien.
Alors un tout petit peu honteux, Bicheron alla porter l'agneau aux petits Tchicoulon.
La bonne gouvernante bien sûr trouva ce geste complètement insensé. "Mais enfin Monsieur le Curé la bonté vous égare, vous faites la charité aux sans Dieu à présent. Sachez que la charité faite sans discernement porte à conséquence. Ainsi donc ces gens là, après avoir bien mangé du curé, mangeront de l'agneau, ce qui les ravivera pour pouvoir mieux manger du curé par la suite." Et la bonne s'indigna à travers tout le village parce que les Tchicoulon pour le réveillon de Noël mangeraient de l'agneau.
Dans la nuit de Noël, Bicheron dans sa petite église devant tout le village, dit la messe de minuit avec sincérité, chacun participait à un cérémonial de tradition, d'offrandes, en s'appliquant surtout à bien lui conserver tout ce côté naïf de la Nativité.
Puis comme chaque année, car c'était la coutume, il était invité avec sa gouvernante chez les Verfougère, qui réunissaient dans leur grande maison des personnalités ayant quelque importance. C'était chose établie, chaque année le beau monde de toute la région, venait réveillonner chez les Verfougère.
Bicheron n'aimait pas du tout ça. Il était mal à l'aise dans ces sortes d'agapes, avec ces gens pincés, faiseurs de ronds de jambes et ces précieuses dames qui se croyaient gracieuses chaque fois qu'elles gloussaient.
Il pensait à celà et il pensait tout haut en traversant le village avec sa gouvernante qui marchait comme une galère d'un pas sec, rapide et décidé. Bicheron la suivait comme une ombre géante et qui solliloquait.
"J'aurais dû demander aux Verfougère d'inviter Ferdinand. Il est tout seul là-haut." 
La gouvernante s'indigna. "Ferdinand chez les Verfougère ! ? Mais vous n'y pensez pas ! ce rustre, ce bougnat chez les Verfougère ! Mais ou diable puisez-vous de pareilles sottises ?"
"Mais Ferdinand est seul. Par cette belle nuit, Ferdinand est tout seul, là-haut à la vieille jasse."
La bonne gouvernante, cette fois-ci ricana sans desserrer les dents.
"Si Ferdinand est seul, c'est parce qu'il le veut bien. Et puis que dites-vous ? il n'est pas seul du tout. Lorsqu'on se veut ermite, des chèvres et des moutons sont de bonne compagnie." Le village engourdi par le froid et la neige, restait cette nuit là complètement éveillé. Presque chaque maison jetait dans la rue froide son bruit et sa lumière.
La gouvernante brusquement s'arrêta. Elle tendit mieux l'oreille et eut un haut-le-corps. Les cris et le vacarme venaient bien entendu de la maison Tchicoulon.
"Vous entendez Monsieur le Curé, Monsieur le Curé vous entendez ?"
A son tour Bicheron prêta un peu l'oreille. Il eut un large sourire. Bien sûr qu'il entendait. Il poussa tout doucement la porte de la vieille maison. La porte des pauvres gens n'est jamais verouillée. Puis il passa la tête dans l'entrebaillement et ce qu'il vit alors, le spectacle qui s'offrait à ses yeux était bien de nature à porter sa grande âme dans le ravissement.
La grande pièce du logis était pour une fois propre, nette et toute décorée. Un sapin de Noël avec quelques bougies, des guirlandes de houx suspendues au plafond et partout des chandelles qui donnaient des lumières dansantes et beaucoup de fumée.

FIN