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LE CABANON

Texte de Gilbert SALEN

Lorsqu'on a treize ans et que depuis les aurores on se coltine, on se bagarre avec la terre dans un luxe effarant de gestes inutiles et désordonnés dus à la maladresse; lorsqu'approche midi, quand vient l'heure du repas, on mangerait des pierres.
Les jours sans classe, tous les jours sans classe, c'était à peu près une obligation mais elle ne me pesait pas. Je partais pour la journée avec mon grand-père travailler, ou plutôt, apprendre à travailler au champs.
Il en était ainsi de mon temps pour tous les gosses du village, et c'était presque toujours que les plus jeunes marchaient avec l'ancien. Les forces déclinantes de celui-ci étaient mieux en harmonie avec celles naissantes de l'enfant.
Les hommes dans la force de l'âge faisaient preuve souvent d'un manque de patience s'accomodant mal des maladresses d'un enfant dans un travail presque toujours très rude et parfois dangereux. Et puis, il était normal que ceux qui avaient tout à apprendre se tournent vers les anciens puisque dans la famille c'était lui qui savait.
Ainsi, mon grand-père m'emmenait avec lui tous les jeudis et presque tous les jours de vacances.
Nous allions au "cabanon".
Le grand moment de la journée, c'était bien entendu le repas dans le cabanon. Là, à midi, pas trop de préambules. Le seau d'eau que l'on tirait du puits, une brassée de sarments dans la cheminée, la mangeoire du cheval qu'il fallait garnir. Ah ça ! c'était la première des choses à faire. Il eût été impensable de penser à soi sans avoir pensé au cheval d'abord. Certainement pas pour une question de préséance, non, là aussi une question de nécessité. Un homme ça peut manger en un quart d'heure; un cheval certainement pas. Il lui fallait au minimum une heure et demi, quand ça n'était pas deux heures. Alors, si l'après-midi on voulait repartir travailler... Pour ce qui était du ménage, là quelque chose de vite fait. Deux coups de torchon sur la table, mais de vrais coups à la volée.
Les assiettes du placard. De merveilleuses assiettes sonores, chantantes, avec un bel accent catalan; toutes dépareillées, ayant échappé de justesse à la poubelle et qui retrouvaient là, au cabanon, une nouvelle jeunesse. De beaux verres à moutarde, les couverts en étain avec des fourchettes usées jusqu'au milieu des dents. Mais oui, usées. Une fourchette, ça s'use un peu comme une bêche. Le repas préparé la veille que l'on faisait réchauffer sur la braise, dans un poêlon de terre cuite- un poêlon ébréché, noir comme l'âme d'un traître.
Une salade des champs cueillie à la hâte, rincée à la sauvette. Mais quelle salade. Ah ! la salade du cabanon ! De ces herbes sauvages aux saveurs explosives. Je ne sais si ailleurs il en pousse les mêmes. Mais chez nous en Provence, ces herbes là... D'abord rien que leurs noms remplissent le saladier. Rien à voir bien sûr avec la plate laitue des potagers. Là, on brassait pêle-mêle des lacheto, des moucelet, des peto-lagagno, des cardelo, des rampoucho, des costocourniguiero; et sur ce feu d'artifice on versait un trait d'huile d'olive.
Ah ! et l'huile ! Rien de commun avec notre huile de supermarché en bouteille plastique, parée de la mention pompeuse d'huile d'olive vierge, alors qu'en réalité cette huile est souvent le fruit d'un fructueux mélange, quand elle n'est pas tout simplement une huile vierge d'olive.
Non, là de l'huile d'olive du moulin, de la vraie et de préférence de celle des enfers. D'abord parce qu'elle est moins chère et ensuite pour le fruité... 
Une huile verte, généreuse, odorante. Avec cette huile là, deux tours sur le saladier.
Deux tours, oh ! mais attention... Pas deux tours n'importe comment. Deux tours précis, lestes, rapides, l'index de la main droite remplaçant le bouchon. Holà ! Eh ! Ho ! c'est tout de même pas de l'eau bénite. Et puis à certaines époques, quand c'était la saison, on râpait là dessus quelques truffes; oui des truffes !
Où est-ce qu'on les prenait ? Mais là. Là devant le cabanon, à vingt pas. Un chêne, un châtaignier, un coudrier, un simple romarin aux heures ensoleillées, pour un oeil exercé à voir partir la mouche, creuser quelques truffes ne prenait pas longtemps.
Des truffes alors- partout Dans la salade, dans les légumes, en omelette, sur les haricots. Ah ! Ah Vous voyez que ma pauvre gargote vaut la peine qu'on en parle. Oh que si !
Auberge du réchauffé, restaurant des intimes, quatre étoiles de la fringale, d'où vient ta renommée ?
Ici, pas de garçon en livrée, pas de fleurs, pas de nappe, pas de musique douce, à moins d'une cigale...
Sur la table un oignon, les assiettes ébréchées, la salière boiteuse, le litre de vin rouge qui laisse des ronds sur le bois. La cheminée qui fume; oh la garce ! Qui fume, mais qui fume ! Faudrait peut-être la ramoner.
Sur sa cape, des potirons en faïence à petites fleurs bleues, posées là dans le but évident de collecter la poussière, une lampe pigeonne. Au milieu de la cape, une petite croix. Oui, bien sûr il est là. Partout chez lui, même aux endroits les plus insolites. Maîtres du ciel et de la terre.
Sous la table, le chien qui vous gratte la jambe. Lui aussi a les dents. Il le dit avec son nez.
A la table à côté, un ami de toujours, le cheval qui lui aussi déjeune avec un bruit de meule.
Et l'odeur direz-vous ? L'odeur; et puis après ? Quoi de plus rassurant, quoi de plus sympathique ?
Et là-dehors, la terre. Patronne intraitable- impossible douairière. La terre qui attend: faut payer l'addition.
Dans un coin la ratière, calée en permanence dans le cas où un hôte indésirable viendrait à se pointer.
Dans les angles, au plafond, partout, des pièges à mouches. Avant les pesticides il y avait les araignées.
Le fenestron de derrière, lui ne sert pas à grand-chose. Ouvert en plein mistral. Son petit volet de bois reste toujours fermé. De toutes façons, les carreaux de la petite fenêtre sont tellement noirs. Tellement sales, qu'on n'y verrait pas mieux.
Contre le mur en face, un vieux calendrier. Là, le temps s'est arrêté. Il est resté bloqué. C'était deux élégantes sur la plage de Deauville en tenue de baigneuses. Deux vrais scaphandriers. Elles vantaient les mérites des établissements "Brachat Belle"; Maison fondée depuis belle lurette et qui vendait déjà, en l'an de grâce mille neuf cent deux, des- produits cosmétiques de toute première qualité.
Les pharmacies "Brachat Belle" sont un bienfait pou, l'humanité... Na!
Quarante ans quelles étaient là sous leurs petites ombrelles. Ce qui expliquait peut-être qu'elles soient un peu fanées. Des centaines de fois, durant toute ma jeunesse, elles m'ont vu engloutir d'ahurissants repas.
Se déhanchant un peu, elles posaient sur moi des sourires verdâtres qui semblaient vouloir dire: " Ben dis donc mon canard, quel appétit que t'as"
Il faut dire que dans ces repas emportés au cabanon, on voyait souvent grand. Et comme il est toujours agaçant de retourner les restes; alors à cet âge là, en se forçant un peu...
Le cheval continuait ses "croum croum" réguliers comme un métronome. Et puis mon ancien, bien plus long à manger que moi, après avoir récuré son assiette avec de la mie de pain, se mettait à parler. Il racontait son temps, il se racontait lui, il racontait la terre. Il parlait des vertus qu'exige ce métier. Ah ! tradition orale. Merveilleuse bibliothèque où sont serrés tous les savoirs, toutes les connaissances, toute la philosophie humaine. Ceux qui ont eu la chance d'y pouvoir compulser en gardent le souvenir de quelque chose d'absolument irremplaçable. Il est à peu près évident que ce savoir là, assimilé utilement par l'esprit neuf de l'enfant, constituera un capital déterminant pour l'homme à venir. Celui arrivant sur le tard dans ce métier et issu d'un milieu différent, n'y entrera jamais avec les mêmes armes.
L'enfant d'aujourd'hui se passionne pour le tracteur, la machine, nous c'était le cheval.
Et l'on ne pouvait vraiment prétendre au titre d'homme, que le jour où l'on avait la force de tenir la charrue. On s'y essayait de temps à autres. Mais les bras bien trop frêles étaient insuffisants. Heureusement, la main de l'ancien était là, efficace, rassurante. Mais les yeux neufs et avides n'en perdaient pas une, ne cessaient d'observer. On étudiait le geste, l'attitude, la manière; tous les petits trucs, les ficelles du métier. Et quand le jour venait enfin, il y a bien longtemps qu'on savait.
Et puis, le jour venait. Oh ! ces quelques années qui paraissaient des siècles. Comme elles ont raccourci avec le recul du temps.
Et c'est un jour comme ça, après un de ces mémorables repas, après avoir parlé d'une chose, d'une autre, après un long moment où l'heure avait tourné, que mon ancien sans aucune raison précise, se composant un air qui ne voulait strictement rien dire, me donna cet ordre incroyable-. "Allez Vas atteler !.."
Là vous parlez d'un choc !
Surtout pas d'émotion, on avale la boule. Et puis, pas de panique. Il faut jouer le jeu; faut faire celui qui a la vieille habitude.
J'allais en flageolant harnacher le cheval. On sangle, on encorde, on bride; et puis on attelle la charrue. Tout ça, pas de problème: on savait. Puis on passe derrière la charrue, on prend les manetons, on arrange bien les guides, on respire un bon coup. Après on se cherche une voix qui se voudrait virile, et l'on commande la bête.
Alors là, devant soi, une force surprenante, une force indicible qui fait glisser le coutre, et l'on sent sous ses bras la terre s'éventrer.
Je crois qu'étant enfant, c'est dans ces moments là que l'on comprend vraiment qu'un jour on sera homme. Je crois que ces moments là on ne les oublie jamais.
 
Gilbert SALEN